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L’éditorial du numéro 16 m’avait fait bondir tant l’évocation de l’attaque contre CHARLIE HEBDO était nombrilo-centrée : c’est le journalisme et la liberté de la presse qu’on a attaqué, pas la création et encore moins la création rôliste.

Le parallèle entre les sceptiques du financement participatif et les terroristes était très discutable, surtout dans un éditorial qui prétendait rassembler.

Comme je n’aimerais pas être le « rédacteur en chef » d’un mag destiné à des râââlistes, à rédiger mes éditos en me sentant sous la menace des kalach’.

Puisque j’ai vu des guillemets pour éditeurs dans l’édito du numéro 17, laissant entendre qu’il y a éditeur et « éditeur », un peu à la façon du chasseur, j’ai préféré mettre moi aussi des guillemets pour distinguer rédacteur en chef avec une carte de presse et sans carte de presse par respect pour ceux qui risquent vraiment leurs vies.

Fort heureusement, aucun extrémiste encagoulé n’a fait irruption dans la salle de rédaction du Maraudeur en criant « mort au crowdfunding » d’une voix vengeresse et le numéro 17 est arrivé entre mes mains.

Je ne me suis pas reconnu dans le portrait robot du djiadiste anti-création. Mais voilà que l’édito du numéro 17 en remet une couche.

Cette fois-ci ce n’est plus la création qu’on assassine mais le progrès qu’on contrarie. La faute aux vieux pionniers. Je cite Mr Sempai :

“Ces quelques faits (loin d’être exhaustifs) entraînent cette explosion créative, qui peut déranger, notamment les pionniers, principalement lorsque des enjeux financiers entrent en ligne de compte.

Loin de moi l’idée de juger mais ne dit-on pas que toute initiative positive favorisant notre loisir ne peut être que bénéfique ?”

Réac’ c’est toujours moins pire que terroriste. C’est déjà ça de pris.

Décidément, l’éditoral est un exercice bien difficile. L’éditorialiste se doit de coller à l’actualité tout en la mettant en perspective. Mais on ne peut pas être spécialiste de tout, c’est une évidence. Le piège pour l’édirotialiste, c’est de se retrouver à deviser sur des sujets qu’il maîtrise plus ou moins devant un public dans lequel il a toutes les chances de trouver des individus plus compétents que lui pour analyser les événements évoqués.

Il se trouve que je suis un de ces vieux rôlistes que Mr Sempai qualifie de pionniers.

A citer des noms d’armes médiévales, en français mais aussi dans la langue maternelle de Gary, il m’est arrivé que l’on me croit étudiant en histoire. En fait de cursus, je suis arrivé au bout d’un troisième cycle universitaire en économie. On peut donc dire que les « enjeux financiers » ne me dérangent pas. Au contraire, j’ai même cultivé mon goût pour la chose.

Alors que sur le podcast rôliste de La Cellule on s’interroge sur le juste prix des produits culturels et qu’on fait le constat de la difficultés à connaître les volumes des ventes, c’est à dire rien de moins que le chiffre d’affaire du secteur, au Maraudeur on sait reconnaître une « initiative positive favorisant notre loisir », autrement dit ce qui est « bon pour le JdR ».

J’ai bien noté que l’édito n’avait pas pour vocation à être un cours d’économie mais tout de même, depuis la crise des dettes souveraines, on est en recherche de talents pour sauver le capitalisme et je me dis que nous tenons peut-être notre DSK du JdR. Notre spécialiste en économie, entendons nous bien ;)

Personnellement je ne vois pas pourquoi les pionniers seraient plus susceptibles de s’émouvoir d’entendre parler d’agent dans la mesure où les premiers JdR qui nous aient été donnés à jouer ne nous ont justement pas été donnés mais qu’il nous a fallu les acheter. Je vous parle là d’une époque que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître : l’ère pré-internet où les JdR ne se trouvaient qu’en boutique en échange de leur poids en PO.

Comme il est justement rappelé dans l’éditorial, le niveau d’éducation est élevé en France et nos voisins francophones ne sont pas en reste. Alors, pourquoi adopter une posture caricaturale et un message simpliste qui ne peuvent que radicaliser les positions : si vous n’êtes pas favorables au financement participatif, vous êtes les ennemis du JdR ?

Je ne vois pas d’ennemis intérieurs au JdR, qu’ils soient affublés d’un AK-47 ou d’une barbe grisonnante. Essayons plutôt de comprendre quels sont les enjeux et quelles visions s’opposent.

De façon générale, les théories économiques s’intéressent à deux choses : la production de la richesse et la répartition de cette richesse. Pour nous éloigner du financement participatif, qui incarne semble-t-il la modernité pour ne pas dire l’avenir du JdR, tournons-nous vers le passé et parlons un instant des Physiocrates.

Les physiocrates défendaient « l’idée que toute richesse vient de la terre, que la seule classe productive est celle des agriculteurs et qu’il existe des lois naturelles basées sur la liberté et la propriété privée qu’il suffit de respecter pour maintenir un ordre parfait » (cf Wikipédia).

En ce qui nous concerne, ce n’est pas la terre qui est fertile mais le cerveau de nos auteurs. Si on s’en réfère au modèle des physiocrates, il suffit de laisser faire et la richesse crée par nos auteurs féconds sera répartie de façon juste et équitable entre tous les acteurs qui auront contribué à rendre disponibles ces œuvres pour les joueurs et les meneurs.

Nul besoin d’avoir fait une thèse en économie pour avoir entendu dire que la répartition de la richesse fait débat. Certains iront jusqu’à parler de vol au sujet des facteurs de production (de Proudhon à Marx).

En réalité, l’idée qu’il existe un ordre parfait a fait long feu depuis Adam Smith et sa main invisible : au nom de l’équité ou de principes politiques, le législateur s’en mêle.

Pour être en mesure de déterminer ce qui est une « initiative positive favorisant notre loisir » il convient de se pencher d’une part sur le chiffre d’affaire du secteur et d’autre part à la répartition de cette richesse entre les acteurs.

Je l’ai déjà évoqué plus haut, si les prix de vente sont connus, et soumis à la règle du prix unique qui prévaut pour le secteur de l’édition dans son ensemble, les volumes de vente sont quant à eux fort mal connus. Difficile donc de dire quel est le chiffre d’affaire du JdR et de savoir combien de personnes en vivent.

Ce dernier point est d’autant plus complexe qu’une frange non négligeable du secteur, mais qu’il est pour autant difficile d’estimer, pourrait-être qualifiée de semi-marchande : les prix pratiqués et les volumes écoulés ne sont pas directement liés à des contraintes économiques. En clair, nombreux sont-ceux qui rêvent d’en vivre mais pour beaucoup le JdR reste une activité d’appoint.

Revenons au financement participatif. S’il a fait grincer pas mal de dents, dont supposément celles des pionniers, c’est qu’il a bousculé les modalités de financement en court-circuitant les acteurs financiers traditionnels. Il a in fine modifié la répartition de la richesse car je rappelle que le capital se rémunère comme tout facteur de production.

Dans le secteur du JdR, le risque financier est traditionnellement assumé par l’éditeur qui finance la publication d’un jeu, généralement sur ses fonds propres (les bénéfices d’un jeu servent à financer l’édition du suivant) semble-t-il. La perte de ce rôle avec l’utilisation du financement participatif, où les rôlistes prennent le risque d’investir leur argent en échange de la promesse de mise à disposition d’un jeu, a fait dire aux «indépendants» que les éditeurs traditionnels perdaient leur légitimité à percevoir une part de la richesse crée.

Ce point de vue peut tout à fait s’entendre de la part d’auteurs auto-édités qui ne sont pas demandeurs des différents services d’aide à la réalisation que peuvent apporter les éditeurs. Ainsi a émergé l’idée que les éditeurs ne sont pas légitimes à faire appel au financement participatif même si un éditeur peut avoir lui-même besoin de financer un projet pour lequel il ne dispose pas de fonds propres.

C’est autour de la notion de risque que l’opposition s’est cristallisée : le taux d’intérêt augmente avec l’inflation (en ce qui concerne les durées qui nous intéressent et compte-tenu de son niveau actuel, l’inflation pourra être considérée comme négligeable) et le risque encouru. Pas de risque, pas de rémunération.

Qui plus est, le financement participatif brouille encore un peu plus les pistes car il ne s’invite pas seul à nos tables. Sous sa forme actuelle, ou plus exactement à son échelle actuelle, celui-ci est un pur produit du web 2.0. En effet, c’est le web qui a popularisé le financement participatif et l’a mis à la porté du plus grand nombre, aussi bien du côté des porteurs de projets que des souscripteurs.

En effet, les kickstarter, ulule et consorts empruntent également au e-commerce dans leur mode de fonctionnement car on peut finalement les assimiler à des points de vente. Avec ces plateformes, le JdR entre de plein pied dans la Net-économie.

Les disquaires, qui en ont encore mal aux fesses, pourraient nous en parler longuement de la Net-économie, des possibilités de dématérialiser les produits culturels et de raccourcir la chaîne de distribution. Ne nous voilons pas la face, l’apparition de nouveaux intermédiaires entre les auteurs et les rôlistes peut entraîner la disparition de certains acteurs anciennement présents dans le secteur.

Il est bien évidemment difficile de déterminer si c’est une bonne ou une mauvaise chose, chacun voyant midi à sa porte, mais c’est le paysage rôliste (le tissu économique) qui est en question et il me semble tout à fait normal que cela donne lieu à des échanges.

L’avantage des plateformes de financement participatif c’est qu’elles nous éclairent sur le chiffre d’affaire de l’activité ainsi financée : les fonds collectés sont connus. Comme on ignore le chiffre d’affaire de l’activité financée traditionnellement, il est cependant impossible de déterminer si cela se fait au détriment de cette dernière. C’est là qu’est toute la question en fait.

La encore, rien de très nouveau sous le soleil puisque depuis les travaux de Say et sa « loi des débouchés » qui pose que « c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits » ; on peut séparer les économistes en deux camps : les théoriciens de l’offre et les théoriciens de la demande.

Vu de loin, c’est un peu l’histoire de la poule et de l’oeuf : les économistes se demandent sur quel levier agir en premier pour développer l’activité économique, c’est à dire créer de la croissance tant attendue pour faire baisser le chômage. Au niveau national, les politiques visant à agir sur la demande, dites de relance, en distribuant du pouvoir d’achat se sont heurtées à la contrainte extérieure (on achète des produits étrangers). L’heure est donc, pragmatisme oblige, plutôt aux politiques visant à agir sur l’offre en faisant baisser le coût du travail mais aussi du capital (raison pour laquelle le gouvernement s’est intéressé au financement participatif afin de lui donner un cadre légal et d’offrir aux entreprises nationales des possibilités de financement). Dans la mesure où on attend pas de croissance au niveau mondial, on parle parfois de stratégie d’exportation du chômage (piquer le boulot des voisins en clair).

On devine dans le tableau dressé par Mr Sempai de cette agitation créatrice le point de vue des théoriciens de l’offre. Produisons, produisons et tout ira pour le mieux. Pourtant le doute n’est pas très loin et Mr Sempai s’interroge : « n’a-t-on pas suffisamment de mags de JdR comme cela ? » Si on a « trop de » c’est que la demande est insuffisante.

On pourrait estimer que « bon pour le JdR » ne se mesure qu’avec le nombre de joueurs et non le nombre de jeux distribués (qu’ils aient été vendus ou pas). Il serait alors normal de se demander si le financement participatif va conduire à une augmentation du nombre de rôlistes. La quantité de jeux produits est-elle un moyen de parvenir à cette fin ? Quid de la qualité qui semble pratiquement absente du débat ?

A la question ô combien importante de savoir si le chiffre d’affaire du secteur va globalement augmenter grâce au financement participatif, vient s’ajouter une autre question qui est de savoir comment cette richesse va se répartir entre les acteurs.

A mon sens c’est la raison pour laquelle les positions se durcissent lorsqu’on aborde le sujet de la légitimité des acteurs à se financer via le financement participatif : la crainte est grande de voir le chiffre d’affaire global du JdR stagner, ce qui traduirait un glissement vers la Net-économie et l’éviction de certains acteurs intermédiaires.

La tentation est donc tout aussi grande de vouloir réguler un système qui s’adressait initialement à des individus n’ayant pas trouvé de financement pour leur permettre de devenir des acteurs économiques.

C’est à mon avis la position des sceptiques du financement participatif qui ne veulent pas voir un système se substituer à un autre mais qui souhaitent garder au financement participatif un rôle de support pour de nouvelles activités.

Il me semble qu’au vu des chiffres dont nous disposons, il est très difficile d’estimer si l’impact du financement participatif sur le secteur du JdR est positif ou non. Du moins à aussi court terme.

Même s’il peut paraître logique de penser que les anciens rôlistes soient les plus attachés au paysage qu’il connaissent depuis leurs débuts, ils me semblent soutenir très largement les projets proposés via les plateformes de financement participatif : les rétro-clones et les éditions collector n’existent que parce que cette catégorie de rôlistes a aujourd’hui un fort pouvoir d’achat. Ils ne sont pas gênés par les enjeux financiers, ils sont les enjeux financier du marché aujourd’hui.

Notre numéro d’été est là et avec lui plusieurs annonces concernant la presse rôliste.

La plus attristante est l’arrêt annoncé (quoique non officielle), par son rédacteur en chef, du mensuel les Chroniques d’Altaride à partir du numéro de septembre alors que parallèlement à cela un nouveau magazine payant de JdR pourrait voir le jour.

On peut se demander « n’a-t-on pas suffisamment de mags de JdR comme cela ? ». Ces trois dernières années ont vu le monde rôliste entrer en pleine effervescence, d’une part avec la multiplication des « éditeurs » mais aussi par le nombre de revues ou podcasts rôlistes.

Ce bouillonnement n’est en rien quelque chose de rôlisto-centré mais c’est un mouvement général que l’on retrouve actuellement dans le monde de l’entrepreneuriat.

À quoi cela est-il dû ? Loin de vouloir faire un cours d’économie dans cet édito, on peut résumer cela tout d’abord par une volonté d’indépendance, de créer son propre « produit » sans dépendre d’autrui. Ces personnes sont en quête de sens, avec probablement le rêve d’en vivre. Mais pour cela, il est nécessaire d’obtenir des fonds. Or la multiplicité des plates-formes de financement participatif encourage le créateur à faire son étude de marché en utilisant ces outils et à se lancer, s’il obtient son objectif, ou ne rien faire sinon. Enfin, n’omettons pas le niveau de formation en France qui est très bon, ce qui permet l’émergence de personnes très compétentes aboutissant à un travail final pouvant être de qualité.

Ces quelques faits (loin d’être exhaustifs) entraînent cette explosion créative, qui peut déranger, notamment les pionniers, principalement lorsque des enjeux financiers entrent en ligne de compte.

Loin de moi l’idée de juger mais ne dit-on pas que toute initiative positive favorisant notre loisir ne peut être que bénéfique ?

En tout cas, prenez plaisir à lire notre numéro comme nous avons pris plaisir à le préparer.

Sempaï